• Ziguinchor/Tabaski : Un besoin de 23 mille sujets pas encore satisfait
  • Ziguinchor/Visite 1er Ministre au Marché de Tilène : Boune Abdallah Dione annonce la construction d’un marché sous-régional
  • Bignona : BBY enclenche le processus du parrainage de son candidat
  • Ziguinchor/Incendie Marché de Tilène : La Réaction d’Aminata Angélique Manga ministre de l’Economie Solidaire et de la Microfinance
  • Ziguinchor/Incendie Marché de Tilène : La Réaction d’Abdoulaye Baldé Président de l’UCS et maire de Ziguinchor

Salif Diédhiou, enseignant à l’Uasz : « Le patrimoine est une ressource économique »

Scoopsdeziguinchor.com : « Le patrimoine est une ressource économique » ! C’est l’avis en tout cade l’enseignant chercheur à l’Université Assane Seck de Ziguinchor (UASZ). Salif Diédhiou qui dispense d’ailleurs des cours de patrimoine à l’UASZ estime en outre que ce dernier doit être aujourd’hui le produit touristique le plus attrayant en Casamance

testimg1

On voit un intérêt accru pour le patrimoine et son enseignement notamment. Qu’est-ce qui l’explique ? 

Tout le monde parle de patrimoine au Sénégal. Presque toutes les universités sénégalaises ont des modules de formation en patrimoine. Pareil pour les instituts de management. Cette question du patrimoine est actuellement un phénomène à la mode. C’est lié au tourisme culturel qui se développe de plus en plus. Et dans nos pays, l’avenir se trouve dans le tourisme culturel. Qui dit tourisme culturel parle forcément de patrimoine. Ce dernier va être le produit touristique le plus attrayant. C’est en ce sens qu’il y a un regain d’intérêt pour le patrimoine. 

L’Ucad a récemment ouvert un Master en patrimoine. Qu’en pensez-vous ? 

J’ai vu la maquette et je constate qu’on n’est pas encore sorti de l’ornière. Il y a un vrai problème au niveau des contenus. On doit revoir le contenu des enseignements. Sinon, il ne faudrait pas s’étonner que les étudiants qui sortent de là-bas aient des problèmes pour s’insérer. Il faut qu’on organise des séminaires, qu’on se rencontre pour discuter autour des contenus des programmes d’enseignement en patrimoine dans les universités et instituts. C’est essentiel. Je dispense moi-même des cours de patrimoine à l’Université Assane Seck de Ziguinchor. J’interviens dans les deux départements de tourisme et de sociologie. Et là, le patrimoine n’est qu’une matière accessoire. Ce n’est pas la formation principale. Il y a également un problème d’enseignants très qualifiés pour dispenser ces cours en patrimoine. Un professeur d’histoire n’est pas forcément un spécialiste en patrimoine. 

Qu’est-ce qui cloche dans ces enseignements ? 

La difficulté majeure se trouve dans le contenu des formations. Il y a beaucoup à rectifier. En termes de contenu des enseignements, de ceux qui dispensent les cours, leur qualification et les modules proposés, tout est à revoir. Vu la manière dont le patrimoine est enseigné, nous ne pourrons que difficilement produire des spécialistes en patrimoine au Sénégal. 

Comment y remédier ? 

Dans le contenu des enseignements, il faut surtout insister sur les compétences qui pourront faire de ces produits de l’université ou des instituts des éléments qui peuvent exercer partout et proposer des solutions attrayantes à leurs différents clients que sont l’Etat, les collectivités territoriales. Il faut aussi susciter l’intérêt des futurs clients, les collectivités territoriales pour qu’ils sentent la nécessité de recruter des professionnels en patrimoine. Mais elles ne vont pas recruter des professionnels qui viendront leur dire «oui c’est bon, c’est votre culture» et que ça s’arrête là. Elles ont besoin de spécialistes qui, au-delà de la communication, de la valorisation de ce patrimoine, vont faire de ce même patrimoine des produits qui vont générer des ressources pour le développement du terroir. Le patrimoine peut être un produit de développement du terroir. Mais pour cela, il faut d’abord que ça soit un produit touristique. 

Qu’est-ce qui empêche cet objet patrimonial d’être un produit touristique au Sénégal ? 

Il faut veiller à ce que dans la formation on ne s’arrête pas à dire aux étudiants, «oui il y a un patrimoine immatériel et un patrimoine matériel»… ça ne fait que les bourrer. Et après, quand ils sortent, ils se mettront à théoriser. Vous les lâchez sur le terrain, ils auront du mal à transformer ce patrimoine en produit touristique. Pour faire du patrimoine un objet touristique, il faut nécessairement faire intervenir d’autres disciplines, associer les urbanistes qui ont le plan du cadastre de Dakar par exemple. 

Comment faire pour que le patrimoine génère des ressources ? 

Maintenant, on ne peut pas occulter l’aspect économique du patrimoine. L’économie du patrimoine est essentielle. Jusqu’ici, on s’est arrêté à l’aspect historique ou à la culture de manière générale, à dire à tel groupe ethnique, on met en valeur un aspect de votre culture, de votre patrimoine. Socialement, c’est valorisant, mais ça ne suffit pas. Ils vont venir chaque jour contempler l’objet de leur patrimoine pour une fierté. Cela ne va durer que peu de temps parce que dans tous les cas, il y a des objets de patrimoine qui nécessitent un entretien. Quand ça va se dégrader, qui va apporter les ressources pour l’entretien ? Un patrimoine doit générer des ressources qui seront diffusées dans le territoire. En Casamance par exemple, on a théorisé l’idée géniale du tourisme rural qui n’est rien d’autre que le tourisme culturel, un tourisme d’expérience. Les touristes viennent, intègrent la population, partagent leurs traditions culinaires, leurs danses… Au final ça rapporte, puisque dans ces localités on s’arrange pour construire des campements touristiques villageois. Ce qui génère des revenus pour le village. Quand les touristes vont chez l’habitant, ils laissent des choses, ils s’entendent aussi avec le village pour leur amener des infrastructures sociales de base. Baïla dans le Bignona en a d’ailleurs profité. Ils ont construit des salles de classe, une maternité, et même le dispensaire. Le tourisme culturel est vraiment porteur. 

Vous parlez de terroir, on pense à Gorée. Il y a 2 ans environ, l’Etat avait décidé de restaurer la Maison des esclaves pour 1 milliard de F Cfa. La somme avait été jugée astronomique par certains. Pour vous, était-ce normal d’investir autant, vu que les populations se plaignent encore de ne pas sentir les retombées ? 

Ce n’est pas normal que la population n’en ressente pas les bénéfices. Un objet de patrimoine doit en tout état de cause avoir un impact économique sur l’environnement immédiat. S’il y a des populations d’un territoire quelconque qui ne sentent pas les bénéfices d’un objet, ou d’un site qui est dans leur territoire, elles ont tout à fait raison de se plaindre. Je comprends par contre que le coût de cette restauration soit élevé, si ça intègre les travaux de stabilisation de l’île menacée par l’érosion. Je le comprends et m’en félicite si tel est le cas parce que ce budget ne va certainement pas se limiter à la restauration de murs et ne pas tenir compte de l’environnement immédiat. 

Quand on parle de patrimoine matériel bâti, on a aussi souvent tendance à penser à Saint-Louis et Rufisque, deux villes où les bâtiments coloniaux menacent de s’effondrer. Que faut-il faire face à cela ? 

Il est temps au Sénégal qu’on aille à l’enseignement du droit du patrimoine. Si l’on prend le cas de Saint-Louis qui est beaucoup plus parlant et qui est sous menace, c’est le patrimoine urbain, l’architecture d’une époque. Sur le plan historique, c’est très important. Et c’est ce qu’on a voulu préserver en le classant patrimoine mondial de l’Unesco. Mais ces bâtiments appartiennent à des privés. Vous dites aux gens, ne cassez pas, ne modifiez pas, laissez les bâtiments à l’identique ! Mais derrière, vous ne leur donnez pas les moyens d’entretenir ce que vous voulez préserver. Cela pose problème, parce que les moyens ne sont pas mis à disposition. Il faut peut-être que dans le développement économique de ce patrimoine il y ait des retombées pour ces gens, pour qu’ils puissent trouver les moyens d’entretenir parce que l’Etat n’aura jamais les moyens d’entretenir toutes ces maisons. Cela va coûter cher. 

Le Président Macron a nommé Felwine Sarr et Bénédicte Savoy pour étudier les modalités de restitution du patrimoine africain qui est en France. Mais au-delà des écueils juridiques, ce rapatriement soulève plusieurs questionnements. Certains se demandent si le Sénégal, par exemple, a les moyens de convenablement conserver ces objets. Pour ce qui est des objets de culte aussi, le défi de la resocialisation se pose. Quelle approche faut-il adopter pour mener à bien cette mission ? 

C’est une question très délicate. Est-ce que nous disposons d’infrastructures pour accueillir les objets qui seront ramenés ? Est-ce que si on les ramenait ici on ne risquerait pas de les perdre à court terme, puisqu’on est dans une zone tropicale ? Le climat joue, certains objets ne résisteront pas longtemps. Est-ce que nous disposons d’un budget pour l’entretien et la conservation de ces objets ? Il y a tout un tas de questions qu’il faut se poser. Je pense justement à un cas particulier. Celui du roi d’Oussouye qui se trouve au niveau du Musée de l’homme à Paris. Si l’on sait qu’en Casamance, les rois ne sont pas des rois guerriers, mais des prêtres, il y a problème. C’est quelqu’un qui est vénéré, on ne peut pas le rapatrier comme ça. On en a fait un jour un objet de musée, une statuette quelconque, que l’on met au même niveau qu’une autre statuette en bois. Un autre jour, on veut le rapatrier. Imaginez que dans le rapatriement des objets, on fasse revenir ce roi ! Quel sera le ressenti des populations ? Ne risquent-elles pas de créer des émeutes, des mécontentements… ? Ce n’est pas une question simple. Eux ont fait le deuil de ce roi depuis longtemps. Dans leur culture, après avoir fait le deuil, il n’y a plus place à faire revenir quelqu’un pour faire un second deuil… Est-ce que ces gens vont accepter le retour de cette dépouille qu’on a objectivée là-bas ? C’est complexe. On ne peut pas continuer à dire qu’il faut rapatrier… Maintenant, il faut savoir qu’il y a différentes catégories d’objets, certains qu’on peut revendiquer de plein droit et d’autres qui feront certainement l’objet de négociations. Pour ce qui est des autres documents iconographiques par exemple, la négociation est nécessaire. Ceux qui ont produit certains documents, ce sont les anciens colons eux-mêmes. Mais puisque c’est bon pour notre histoire, qu’on nous les ramène, il faut le faire dans une négociation apaisée. On ne peut pas engager un rapport de force. Mais si parmi ces objets il y a certains qui relèvent de culte et qu’on a arrachés aux populations pour les amener, là on peut les revendiquer de plein droit. Mais il me semble que la France a montré de la volonté. 

Il y a depuis quelques années l’émergence d’un nouveau concept : le patrimoine industriel. Et vous avez vous-même fait votre mémoire de Master 2 sur ce patrimoine. En quoi serait-il important de l’intégrer dans les enseignements ? 

L’intérêt d’étudier un complexe technique, un patrimoine industriel se trouve dans le fait que c’est très instructif. J’ai fait mon Master 2 sur les ateliers ferroviaires de Dakar-Niger à Thiès. J’ai travaillé sur les identités sociales et techniques des ouvriers. Et quand on prend cet exemple, on voit que ce qui est intéressant, c’est surtout la composition de ces ouvriers, comment ils ont été recrutés, leur origine sociale… Cela révèle des aspects importants à étudier pour la compréhension de nos sociétés. Ils donnent une vision sur les changements sociaux qui interviennent sous l’effet de la colonisation, avec l’introduction de nouvelles techniques. En dehors des ateliers, de nouveaux métiers se créent. Finalement, si l’on connaît Thiès, c’est une ville melting-pot. C’est justement le fruit de ces ateliers. On ne l’a pas encore intégré dans notre politique patrimoniale, mais le patrimoine industriel est une piste à explorer. L’usine Sotiba, c’est aussi un complexe intéressant à étudier. L’histoire de la distribution de l’eau à Dakar, le phénomène de pénurie qu’on est en train de vivre n’est pas nouveau. Il y avait à Dakar des forages, jusqu’à Sangalkam. Les dunes de Dakar ne parvenaient plus à satisfaire la demande, puisque la population augmentait. Les gens cherchaient l’eau de plus en plus loin, jusqu’à Sangalkam. Finalement, on s’est rendu compte qu’il faut aller encore beaucoup plus loin et trouver les moyens techniques pour amener de l’eau à Dakar, parce qu’il n’y a que le Lac de Guiers qui peut satisfaire la demande. Toutes ces questions font partie du patrimoine industriel et sont en phase avec l’actualité.    

Source : lequotidien.sn 

Auteur: La Rédaction
Date de publication: 2018-08-06 16:15:44
Nombre de réactions:0

Réagir à cet article!
    rss Imprimer cet article Mail

Articles 1 à 10 sur 100
Suivant Dernier

Tous les commentaires
Copyright © 2012 scoopsdeziguinchor.com - Conception & design: Jean Ndiaga Bakhoum - (Digital Video Shop)